| Une société
française fait un carton avec un appareil muni d'un GPS qui permet aux parents de suivre le déplacement de leur enfant en tout temps. Un produit similaire au marketing plus discret existe en Suisse romande. Bienvenue dans l'ère de l'espionnage parental et de la surprotection, qui ne sont pas sans conséquences sur le développement de l'autonomie de l'enfant. |
![]() |
| Camille Kraft 23/06/2007 Le Matin Dimanche |
Keystone Le Kiditel est muni d'une touche SOS, qui envoie aux parents un message de détresse. Ces derniers peuvent localiser leur enfant via Internet à tout moment, et contrôler ses déplacements a posteriori |
C'est un boîtier muni de grosses touches, pour que de petits doigts malhabiles puissent le manier aisément. Kiditel, c'est son nom, annonce la couleur: l'objet, de la taille d'un paquet de cigarettes, est destiné aux enfants.
Un téléphone pour les moins de 12 ans? Oui, mais pas seulement. Hybride entre le mobile et le GPS (balise satellitaire), la chose est surtout un cafteur de poche permettant aux parents anxieux de localiser leur gamin via Internet à tout moment. Une filature qui peut également être menée a posteriori, en vérifiant les déplacements effectués par l'enfant.
Glissé dans une poche ou un cartable, le boîtier pistera le bambin sur le chemin de l'école, et partout où le guettent les dangers du vaste monde. En cas de menace, le porteur peut envoyer à ses géniteurs un message de détresse en appuyant sur la touche SOS.
Mis sur le marché en France à la fin du mois de mai, l'objet est en rupture de stock et ne pourra être livré à nouveau qu'en juillet. L'abonnement mensuel coûte 29,90 euros (50 francs environ). Ses concepteurs visent les 7-11 ans: encore trop jeunes pour posséder un téléphone mobile, mais déjà remuants.
Basée à Paris, la petite société Car Telematics, qui commercialise le Kiditel, ne sait plus où donner de la tête. «Ça explose!» rigole Audrey Hadjeje, attachée de presse. «Et nos concurrents s'y mettent aussi. Comme l'appareil est susceptible de créer la polémique, ils attendaient de voir si ça allait marcher.»
Effets nocifs des rayons
Polémique, dites-vous? Certainement. Mais, alors que des
associations hexagonales mettent en garde contre
les effets nocifs des rayons du Kiditel sur la santé des
enfants, le véritable malaise est ailleurs: du
bracelet électronique pour surveiller les
bébés
dans leur couveuse en passant par les laisses électroniques
et la géolocalisation par simple
téléphone mobile,
les cousins du GPS mouchard sont légion. «Big
Parent»
est désormais partout, surcontrôlant et
surprotégeant. Le bouchon de la paranoïa parentale
a
sauté dans
l'Hexagone, comme en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis ou au Japon. Et en
Suisse?
«Géolocalisation
familiale»
Le concurrent de Kiditel existe en version helvète sous le
sobre
nom de PB200. Il est un peu plus petit
que son cousin français et, différence de taille,
son
marketing ne cible pas les enfants. Au siège de la
société, à Glovelier (JU), on assure
ainsi que les
parents clients se comptent sur les doigts d'une main.
«Nous laissons le marché s'organiser»,
raconte
Pascal Bourquard, inventeur de l'objet, qui peut définir
une zone autorisée au-delà de laquelle une alarme
est
donnée. «Notre appareil sert au traçage
de
voitures,
d'animaux, et pourquoi pas, de personnes. Dans mon esprit, il peut par
exemple être utilisé pour surveiller
un malade atteint d'Alzheimer, ou un petit enfant dans une grande
manifestation. Nous fonctionnons à la
suisse, avec du retard et discrètement. Mais le boom de la
géolocalisation dans un cadre familial n'est
qu'une question de temps.»
Retenue, retenue... Du côté de GeoGeny, autre spécialiste dans le domaine, on a poussé la prudence jusqu'à mettre en stand-by un projet similaire, envisagé en collaboration avec Sunrise. «Il y a une très forte pression du grand public pour ce type de produit», confirme Christophe Privet, directeur exécutif. «Au niveau technologique, nous avons tout ce qu'il faut. Et commercialement parlant, cela serait excellent. Mais nous nous soucions beaucoup de la protection des données.»
«Atteinte à la
personnalité»
Et ils peuvent s'en soucier. Car pour Jean-Philippe Walter,
préposé fédéral
à la protection des
données
suppléant, «tout objet permettant de tracer des
individus
constitue une atteinte à la
personnalité».
Même lorsqu'il s'agit d'un enfant? «Oui. Les gens
ne
peuvent pas faire ce que bon leur semble sous
prétexte qu'ils sont parents.» Rappelant qu'une
procédure pour atteinte à la
personnalité n'est
pas
exclue par le droit, Jean-Philippe Walter estime que le
problème
est davantage moral et éthique que
juridique. «Il faut vraiment avoir de bons motifs pour
utiliser
un tel appareil sur quelqu'un.»
Mais qu'est-ce qu'un bon motif? Chez Car Telematics, la plupart des parents qui s'intéressent au Kiditel disent vouloir «garder un regard sur leur enfant tout en leur laissant un peu de liberté», explique son attachée de presse Audrey Hadjeje.
En réalité, le boîtier et ses cousins issus des nouvelles technologies s'inscrivent dans une tendance générale à la surprotection de l'enfant dans les sociétés occidentales. Un phénomène décrit par le sociologue allemand Frank Furedi, qui a rédigé un ouvrage intitulé «Die Elternparanoia» («La paranoïa parentale», non traduit en français). Selon l'auteur, qui s'exprimait la semaine dernière dans la Süddeutsche Zeitung, les parents d'aujourd'hui ont tendance à voir leur enfant comme la victime potentielle d'un «worst-case scenario», d'un scénario du pire. Pour preuve, les réactions scandalisées d'internautes quant à l'attitude des parents de la petite Maddie, kidnappée alors qu'elle dormait dans une chambre d'hôtel portugaise. Ses géniteurs ne venaient contrôler «que» toutes les 30 minutes que tout aille bien. «Négligence!» se sont empressés de scander les tenants de la morale version «Big Parent». Mais faut-il vraiment coller aux baskets de ses enfants où qu'il aille, lui tenir la main jusqu'à l'école (de moins en moins d'élèves s'y rendent seuls aujourd'hui), et combler l'absence physique avec un boîtier GPS?
Non, a répondu la semaine dernière le Tribunal fédéral, qui déliait de toute responsabilité un père de famille dont les enfants avaient renversé une grand-mère avec un minibob. A partir de 4 ou 5 ans, les enfants doivent pouvoir jouer librement sur un petit vélo ou sur un bob sans que leurs parents les surveillent constamment du regard, annonçait en substance le jugement.
Et quelques années plus tard, ils doivent pouvoir se rendre seuls à l'école, sans géniteur ni chaperon virtuel, assure Alain Rouiller, conseiller en mobilité et sécurité à l'Association transport et environnement. Car à trop se faire protéger, l'enfant est freiné dans l'acquisition de ses propres armes. Ainsi, dans les pays latins où les parents ont tendance à «surcouver» leur enfant, le nombre de jeunes adultes impliqués dans des accidents de la route est supérieur à la moyenne: ils n'auraient pas eu la possibilité de développer leur autonomie, explique Alain Rouiller.
Et cela, même le cafteur de poche le plus sophistiqué n'est pas capable de le déceler.
Parents, soyez courageux...
«Une illusion de contrôle qui
déculpabilise parents
et enfants.» Psychothérapeute au centre de
consultation familiale genevois l'Ecole des parents,
Marie-Josée
Lacasa est formelle: le Kiditel
ne présente que des aspects négatifs, et
même
dangereux. «Ce boîtier peut faire office de
remède
à la culpabilité pour les parents. Leur
réflexion
est: «Je ne peux pas donner plus de temps, donc
je donne davantage de moyens. Les besoins des enfants sont confondus
avec ceux des parents.» Des
géniteurs qui ne savent plus «ce qui est
juste» et
qui ont tendance à surangoisser pour leur enfant,
la psy en rencontre régulièrement dans ses
consultations.
Mais alors que l'enlèvement de la petite
Maddie est dans tous les esprits, quels conseils donne-t-elle
à
ces parents? «Il est normal d'avoir
peur. Mais les parents doivent comprendre que l'enfant doit trouver les
réponses par lui-même. S'il
ne le fait pas, c'est qu'il n'est pas apte à être
seul, et
le contrôler avec un GPS ne sert à
rien.»
La liberté accordée aux enfants doit
être en accord
avec son âge et les moyens qu'il a pour se
protéger.
Aux parents d'être courageux, donc. «Ils doivent
dire oui
ou non, et être conscients de ce qu'ils
prennent comme responsabilité en le faisant.»
Pistés dès le berceau
Des bracelets aux caméras, la surveillance parentale
représente un business florissant. Prochaine
étape, selon Bruno Giussani, spécialiste des
nouvelles technologies: le mobile avec GPS et caméra
que l'on déclenche à distance pour voir
où se trouve l'enfant. A quand la puce placée
sous sa peau
pour suivre sa trace en tout temps?