Le portable en dit tant sur la localisation et les fréquentations des suspects qu'il est devenu un outil indispensable pour la police.
Les Italiens l'avaient surnommé le loup parce qu'il était solitaire et n'utilisait jamais de téléphone portable. Luciano Liboni, 47 ans, un repris de justice italien soupçonné du meurtre d'un carabinier, a finalement été abattu en juillet à Rome après avoir été reconnu de visu par la police. Pour un seul «loup» refusant l'usage du mobile, combien de suspects sont aujourd'hui confondus, de fugitifs arrêtés grâce au téléphone portable ? «Quand une affaire démarre, l'analyse du portable est devenue un réflexe comme l'enquête de voisinage», explique un officier de gendarmerie. «La téléphonie est impliquée dans 99 % de nos enquêtes de stups et de braquages», affirme un commissaire du Nord. Qu'il s'agisse de déterminer un emploi du temps, un itinéraire ou un réseau de relations, l'étude des appels téléphoniques fixes et mobiles est devenue «un recours quasi systématique», selon un magistrat.
Il y avait en France, 36,7 millions d'abonnés à la téléphonie mobile en décembre 2001 et 41,6 millions fin 2003. Ce sont autant de témoins électroniques qui laissent des traces quand le téléphone est activé ou en veille. Lorsqu'il est éteint, un portable GSM n'émet pas (sauf s'il a été «bidouillé» par des moyens techniques adaptés) de signal. Les signaux sont répercutés sur les 35 000 bornes-relais qui maillent le territoire français et sur les millions de factures détaillées (les «facdets») que peuvent consulter les enquêteurs sur réquisition judiciaire. «Une enquête de téléphonie mobile, c'est la recherche de jalons numériques pour faire avancer l'enquête policière. Tirer des fils pour voir ce qu'il y a derrière, reconstituer une toile de relations entre des numéros de téléphone», analyse Michel Riguidel, chef du département informatique et réseaux à l'Ecole nationale supérieure des télécommunications (1).
Gros bonnets
Le lieutenant L., membre d'un office central de la police judiciaire,
remonte
des trafics internationaux entre l'Asie et l'Europe. Pour chaque
détenteur de portable impliqué dans ses
enquêtes, il demande les «facdets»
d'appels entrants et sortants et l'identification des bornes-antennes
par lesquelles ont transité ces coups de fil.
«C'est d'autant plus important pour suivre un suspect qui
ne réside pas habituellement en France. Dans nos affaires,
un gars important a deux, trois portables sur
lesquels il utilise cinq, six puces. Un gros bonnet peut "monter"
à neuf portables et quinze puces.»
Changer de puce n'est plus un argument de discrétion depuis
que les opérateurs ont mis en place, il y a
deux ans, une base de données commune où sont
enregistrés les codes Imei, numéros de
série uniques
inscrits au dos de chaque portable. A chaque allumage du
téléphone, ce code à quinze chiffres
est
répercuté sur les bornes d'appels.
«Mais cette sécurité n'est pas
infaillible, affirme un spécialiste.
On peut reprogrammer ce numéro depuis un PC
connecté au téléphone.»
Etoiles
Les enquêteurs peuvent demander les relevés de
télécommunications sur des durées
variables, quelques jours ou plusieurs semaines. Ces renseignements
sont conservés durant un an par les
opérateurs. Le lieutenant L. s'apprête
à éplucher une «facdet» de
vingt-six jours, comportant 2'434 appels
entrants et sortants. «Je procède d'abord
à un tri des appels par opérateur. Quand un
numéro revient
dix fois dans une facture détaillée, je vais
demander l'identification à l'opérateur
concerné.
A partir des bornes d'appels activées, on va tenter d'établir une géographie de l'affaire sur laquelle nous enquêtons. Quand je repère une borne GSM systématiquement mentionnée dans les appels entre 1 heure et 9 heures du matin, je vais chercher les hôtels dans la zone de couverture de l'antenne où le suspect aurait pu passer la nuit.» Dans le bureau du lieutenant L., un «schéma d'analyse criminelle» reproduit une succession complexe de liens en étoiles établis entre différents suspects à partir de leurs communications téléphoniques et l'analyse des carnets d'adresses mémorisés dans les cartes SIM qu'ils ont mises sous scellés. L'OPJ utilise le logiciel d'analyse criminelle Anacrim et un autre de banques de données pour tout «mouliner».
Parades
Depuis que les enquêteurs exploitent les données
des téléphones portables, ils sont
également
confrontés aux «entourloupes»
imaginées pour les égarer. «J'ai
dû apprendre à me méfier de la preuve
numérique, affirme un policier qui a travaillé en
Corse. Ce n'est pas parce que vous avez le portable
que vous savez qui est derrière le portable. Un gars peut
"monter" au braquage en confiant son téléphone
à une complicité qui déclenchera un
appel à l'instant T du hold-up pour faire croire que notre
voyou
était en train de téléphoner du fond
de son lit au moment des faits.» Autre moyen de
«noyer le poisson»,
le recours aux «numéros passerelles qui transitent
par l'étranger, explique le lieutenant L. C'est le
principe des cartes téléphoniques
prépayées. Ça rend la
remontée des appels très difficile».
Piratage
Les malfaiteurs brouillent également les pistes en ayant
recours au phreaking qui
est au téléphone ce que le piratage est au
réseau informatique. Il s'agit en l'occurrence de se
connecter
au standard d'une grande société et de taper un
code numérique permettant de passer des appels aux frais
de l'entreprise. C'est ainsi que la Direction de la surveillance du
territoire (DST) a été chargée
d'enquêter sur des appels pirates depuis le standard d'une
banque du Val-de-Marne à destination du Maroc
et de l'Espagne dans les jours précédant les
attentats du 11 mars 2004 à Madrid. Enfin, Michel Riguidel
affirme qu'il faut aussi se méfier des portables dont les
factures ne mentionnent aucun appel :
«Un portable toujours éteint, c'est tout aussi
suspect. Ça veut dire que l'on ne veut pas se faire
remarquer.»
(1) Auteur de la Sécurité à l'ère numérique, éditions Hermès-Lavoisier.
Source : Jacky DURAND, Libération, samedi 4 décembre 2004